Caminade – Vélos français, de force et de caractère

Ille-sur-Têt, au pied du Canigou. Un de ces coins de France où l’identité locale sait lier le son et l’image. Cet accent catalan qui, d’un flow particulier, semble être fait pour parler franc. Comme si, emporté par l’élan, il n’était plus temps de s’arrêter, une fois engagé dans la pente phrase.

Un lieu chargé de convictions donc, où le terrain même pousse à l’exploit, et à l’aventure. Les locaux ne manquent d’ailleurs pas de se mesurer aux défis et autres péripéties que le sommet emblématique propose. L’un traverse sur la glace des lacs encore gelés de cette fin d’hiver, l’autre enterre le vélo dans un fourré pour gravir les derniers hectomètres nus pieds.

Un de ces lieux forcément propices à ce que les tempéraments se croisent et qu’une dynamique s’initie. Aujourd’hui, c’est celle qui entoure Caminade, la petite marque de vélos français, à la rencontre de laquelle nous allons. L’occasion de voir plus large, et pluriel, dans un monde que certains disent parfois trop marqueté…

 


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Au commencement…

À l’origine, ils sont quatre. À commencer par Brice Epailly. VTTiste de la première heure, il fût l’un des premiers à faire parler du secteur comme d’une terre d’exception. Crosseur de longue date, il a notamment fait ses armes sur plusieurs éditions de la Transvésubienne.

L’occasion pour lui de rencontrer Sylvain Renouf, désormais son associé. Les chemins deux hommes se sont d’abord croisés à l’époque d’Engine-Lab. Cette entité issue de la collaboration entre Giant et Renault Sport. Une époque où la Cinématique commençait juste à devenir une préoccupation des concepteurs.

Brice, ingénieur motoriste et professeur de technologie, était alors sur les rangs pour développer sa propre vision des choses. Et investir jusqu’à ses primes d’enseignant en ZEP pour donner vie à ses convictions. Une détermination suffisante pour convaincre Sylvain, le commercial du duo, de s’investir à plein temps dans le développement de l’affaire.

 

 

À l’épreuve du feu

Nous sommes alors en 2013. Dans le même temps, les Enduro World Series voient le jour. Et depuis quelques temps déjà, Brice a dans son sillage un jeune plein de promesses : Damien Oton, aujourd’hui deux fois vice-Champion du Monde d’Enduro. À l’école, ils furent un temps prof et élève.

L’aventure Caminade connait des débuts en fanfare. Damien fait ses armes et ses preuves internationales au guidon du One4All. Un acier artisanal, français de surcroît, au milieu des best-sellers du marché mondial. Une occasion rare de mettre à l’épreuve bien des aspects du métier et de l’activité.

Sous bien des angles, les détails de conception et de production des vélos Caminade passent à la moulinette du haut niveau. Rien ou presque, n’est épargné. Le tir n’est forcément pas parfait. Mais chaque nouvelle péripétie permet d’enquêter sur ses raisons, et d’en tirer enseignement.

Damien Oton boucle sa première saison internationale de l’histoire dans le top 20 mondial et la marque Caminade s’installe dans le paysage contemporain du cycle…

 

 

Caminade, aujourd’hui

Aujourd’hui encore, les liens perdurent. Si le champion roule pour une grande marque canadienne, il habite toujours à deux pas de l’atelier Caminade. Il n’est pas rare, comme le jour de notre visite, que ses chemins d’entrainement passent par ici. On n’efface pas à jamais une équipe qui gagne.

Brice, en homme de science, est le concepteur de la bande. C’est lui qui a les données et les formules en tête. Il s’y consacre d’ailleurs totalement puisque la marque propose désormais un service pleinement orienté vers le sur-mesure. À lui donc, l’analyse du besoin, et la formulation d’une réponse qualitative.

Il peut se consacrer pleinement à ce poste parce que depuis quelques temps, le savoir faire est entre de bonnes mains. Celles de Mika, artisan du zinc qui travaillait jusqu’à peu à la restauration de monuments historiques, et s’adonne encore à une part artistique de cette activité.

Autant dire que le souci du détail et de la finition est bien gardé. Tout comme l’attachement profond à ce que le rendu final soit à la hauteur des hommes qui en sont à l’origine. Mika aussi a un coup de guidon qui vaut le détour. Il fût Champion de France Off-Road moto et ami d’enfance de Damien. Il en est désormais le beau-frère…

 

 

Certaines valeurs

On en oublierait presque de parler de Sylvain. Non pas parce qu’il partage son emploi du temps entre Paris et les Pyrénées Orientales. Mais plutôt parque qu’il est celui qui fait en sorte que cette aventure fonctionne. À la direction et aux ventes, il est aussi et surtout de ceux qui font vivre la marque dans les esprits.

Il a d’ailleurs été le premier à croire à l’aventure, quand Brice ne pensait encore qu’à réaliser sa propre monture. Il fallait avoir un certain regard sur le marché du cycle pour croire en l’opportunité. Constater qu’à bien des égards, l’écrasante majorité de la production actuelle est délocalisée en Asie… Alors même qu’un certain savoir faire, différent, existe chez nous…

Avec une certaine finesse dans le dimensionnement de l’affaire, une autre façon de faire reste envisageable. Voilà pourquoi, finalement, Caminade porte en elle l’idée qu’un savoir-faire et une capacité de production française peuvent exister.

 

 

Une autre dimension

Ce n’est de toute façon pas avec son volume de production que Caminade ferait de l’ombre aux mastodontes du marché. Mika soude 2 cadres par semaine. La marque table donc sur 100 vélos par an. À cette échelle, les séries n’en sont pas, ou bien sur quelques unités.

Une échelle qui fait autant la faiblesse que la force de la marque. Et pour nous, l’occasion de mettre en perspectives certaines réalités d’aujourd’hui. Notamment sur le fait que des savoir-faire exist(ai)ent, mais que les volontés de les préserver ou de les encourager ne sont pas forcément suffisamment puissantes sur notre propre territoire.

Un exemple marquant ? À Taïwan, il n’est pas rare de trouver tubes, fibres et installations entières dédiées au marché du cycle. Les dernières tendances et les derniers principes de conception y sont développés à grande échelle avec l’économie qui l’accompagne. En France, Caminade trouve le degré de précision et de sérieux dans un tout autre domaine : l’aéronautique !

 

 

Une autre pointe !

Tubes et pièces de raccord qui servent à la réalisation des cadres proviennent de ce secteur où l’expertise n’ont pas fuit. On pense notamment au portage européen du groupe Airbus ces dernières décennies. Mieux, le milieu recèle de procédés de pointe qui n’ont rien à envier à l’hydroformage et au moulage carbone chers à l’Asie.

Caminade commence d’ailleurs à en mettre à profit : la fabrication additive. On connait l’impression 3D en vogue pour la réalisation de pièces à partir de plastiques fondus et modelés en couches successives. Le procédé existe aussi pour le métal, avec l’usage de lasers pour donner la cohérence à l’ensemble…

Avec une résistance mécanique finale doublée par rapport aux mêmes matières usinées, le procédé permet à la marque de conserver son design minimaliste sans négliger la résistance et/ou la rigidité des zones les plus exposées.

 

 

Environnement dormant…

Un exemple même du positionnement et du souci de Caminade : mettre à profit les valeurs et le savoir faire “local” plutôt que d’encourager une certaine forme de mondialisation débordante… Cette visite est d’ailleurs l’occasion de mettre le nez dans un tissu qui sommeille, mais qui pourrait tout aussi bien se réveiller et se (re)développer.

C’est entendre parler du renouveau de Cyfac, historique cadreur de cycle français. Parler de Milc, Cavalerie &  Vagabonde, initiatives toutes aussi différentes qui décrivent finalement le spectre de ce que pourrait être une force industrielle française.

Ou encore des projets d’usines qui suggèrent le retour de certaines productions en Europe, au Portugal ou en Pologne. Avec en trame de fond, l’idée qu’un jour où l’autre, les effets de dépassement du Peak Oil se feront sentir. Ils pousseraient alors à réviser une partie de l’organisation actuelle de notre marché…

 

 

Singularité…

Un contexte qui a du sens. Du moins, qui permet de justifier certaines choses. Pourquoi l’acier ? Pourquoi le titane ? Pourquoi le cintrage des tubes ? Pourquoi une apparente simplicité ? Au premier abord, ce qui fait l’identité Caminade peut sembler reposer sur certaines limites de moyens et de production.

C’est aussi et surtout une conviction et une forte volonté de se démarquer. D’exploiter un espace de différenciation pour mettre en lumière un valeur qui sommeil chez nous. Ne pas faire comme les autres pour exister pleinement, plutôt que de suivre une tendance où la concurrence sera de toute façon trop acharnée.

Des raisons que l’on a jugé pertinentes et suffisamment fortes pour y consacrer une partie de nos lignes. À bien y regarder, les tensions et rapports de force du contexte géopolitique actuel sont tels. Bien malin celui qui, à moyen comme à long terme, s’avancerait à détenir la vérité. Si tant est qu’il n’en existe qu’une d’ailleurs…

 

 

Petit plaisir…

Voilà comment, une petite aventure local débutée au pied du Canigou nous emmène finalement à l’autre bout du monde, pour mieux en revenir. Et finir d’asseoir la sérénité avec laquelle, finalement, on s’offre un petit plaisir.

Celui de prendre le temps de parler cinématique avec Brice. Lui se revendique de cette époque du VTT où la notion même en était à ses balbutiements. Et peut se targuer d’être parmi le cercle relativement restreint de ceux qui ont déposé un brevet en la matière.

Le souci de Brice n’est pas de maîtriser la position du brin supérieur de la chaîne par rapport au point de pivot. Une conception trop dépendante du diamètre du plateau à son goût. Sa cinématique repose donc sur un autre paramètre : ce n’est pas la direction, mais la longueur du brin supérieur de la chaîne qui doit jouer un rôle…

 

 

En réalité

En clair, la longueur du brin supérieur de la chaîne est à son minimum au SAG. Avant comme après, elle est plus importante. Un principe que l’on a mis à l’épreuve quelques instants sur les contreforts du Canigou. La curiosité était trop forte.

Le temps de constater qu’effectivement, l’effet de chaîne a tout son rôle dans le fonctionnement de la suspension. Le kick-back ressenti dans les pédales lors des premiers mètres sur piste roulante en atteste. Dans ces conditions, le principe exige de pédaler rond et constant. Il faut revoir ses habitudes, un peu comme à l’usage d’un plateau oval après tant d’années en plateau rond…

C’est ensuite sur terrain escarpé que le système prend tout son sens. Dès le premier pétard rocaillo-racineux qui va de dolmen en dolmen. Mika et Brice ont bien choisi la trace : ça motrice ! Ça motrice incroyablement ! La suspension reste active alors même que la tension de chaîne est à son paroxysme.

L’instant d’après, les premières courbes permettent de s’adonner à mon petit péché mignon : la relance en wheeling en sortie de courbe. Et là, magie ou presque. L’assiette et les angles du vélo sont très constants. La relance se place des plus naturellement. Et plus on pédale, plus on force, plus ça marche.

À plusieurs reprises, je me surprends à tâter le pneu arrière du vélo. Au toucher, les pneus sont durs. En roulant pourtant, le toucher du sol rocailleux me donne la sensation d’avoir perdu de l’air. Comme si, en roulant, la pression était 0,2 ou 0,3 bars plus faible qu’à l’arrêt.

Même sensation intrigante au moment d’évoquer le débattement à la roue arrière. À l’usage, je miserais sur 150mm. En réalité, le One4All est réglé sur la position 135mm. Une intrigue qui dure jusqu’à revenir à un détail essentiel dans la conception du vélo : le cadre est… en acier > CQFD !

 

 

Conclusion

Je n’irais pas plus loin dans l’exposé de mes ressentis. La prise en main est trop courte pour me prêter à ce jeu. Tout juste ai-je envie de mettre en évidence un vélo qui mérite de l’attention. La cinématique et son principe poussent à jouer et attaquer sur le terrain.

À première vue, un concept qui offre le grip, le confort et la stabilité d’assiette nécessaire à ce que la géométrie du vélo s’exprime pleinement. Un très bon point de départ qui appelle à se questionner sur tout l’usage que l’on puisse faire d’une telle monture. Pas étonnant en tout cas, que Damien Oton ait fait si forte impression dès sa première saison Enduro World Series. Et ce, alors même que rien n’était finalement vraiment encore au point !

Un constat qui pousse à penser que depuis, la marque fait son petit bonhomme de chemin… Peut-être parce qu’elle est assise sur des valeurs et des idées pertinentes. Du moins, sur une vision différente du mainstream auquel on peut être habitué. Et rien que pour ça, cette visite valait le détour. Merci, et bon vent les Catalans !

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