L’Analyse Vidéo – Épingles : faut-il élargir à tout prix ?!

L’Analyse Vidéo est de retour, pour une saison 2. Après un été 2016 à écumer les manches européennes Enduro World Series, les disques sont pleins d’images intéressantes. Alors, si le froid polaire de cet hiver en dissuade certains de rouler, voilà de quoi se re-motiver !

Premier épisode, et pas des moindres : les épingles ! Larges ou serrées, qui s’ouvrent ou se referment… Le sujet et les techniques font souvent débat. Cette fois-ci, les top-pilotes nous montrent l’exemple : quoi faire, ou ne pas faire…

Notamment au sujet d’une question et d’une tendance qui revient souvent : Faut-il, ou non, élargir à tout prix ?! Réponse toute en nuances, et en image ! L’Analyse Vidéo est là…

 


Temps de lecture estimé : 15 minutes


 

En quoi ça consiste ?

Élargir une épingle ?! L’idée fait référence à l’universelle théorie de la trajectoire en courbe : extérieur / intérieur / extérieur. Ou comment, malgré un virage qui parait serré, faire de son mieux pour qu’il ne le soit pas tant.

À VTT, outre la courbure du virage, d’autres paramètres entrent en compte dans le choix des trajectoires : obstacles au sol et champ de vision / reconnaissances pour s’assurer de la sortie du virage. Alors, bien souvent, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. S’il est possible d’élargir avant, la tentation est grande.

Illustration du phénomène sur cette large épingle droite aux multiples trajectoires, proposée aux pilotes Enduro World Series sur l’étape italienne de La Thuile, en juillet 2016. De l’intérieur à l’extérieur, tout un panel de solutions passé au crible de L’analyse Vidéo…

 

 

Le doute…

À voir les chronos, une grosse question se pose ! Au bas mot une demi-seconde plus rapide à l’intérieur, à quoi bon élargir ?! Pas faux. Surtout dans ce cas de figure où la largeur du chemin est telle qu’élargir fait parcourir plus de distance et donne à l’option intérieure un certain poids.

Néanmoins, la situation que l’on décortique ici garde tout son intérêt. Analysons ce qu’implique de prendre l’intérieur. Alex Cure et Josh Carlson nous le démontrent. Qui dit virage serré dit gros appui. Les deux vont de paire.

Il n’y à qu’à observer à quel point Alex Cure charge le pied extérieur au plus fort de sa courbe. Et voir que c’est finalement ce qui manque à Josh Carlson, le fait sortir large un peu large, et le met en retard dans l’épingle suivante.

Physiquement, ce geste a un coût. Une grosse dépense énergétique qu’il faut répéter deux secondes plus tard, dans l’épingle d’après, et la suivante, etc… Si le pilote a identifié dans son plan de course, que c’est dans ces épingles qu’il peut faire une différence, tant mieux. De même, En dehors de la compétition, si les sensations de cette gestuelle nous sont jouissives, pourquoi s’en priver ?!

 

 

Ce qu’élargir peut apporter…

Néanmoins, l’Enduro est une pratique qui doit se penser dans sa globalité. N’oublions pas qu’ici, l’épingle se situe dans un enchaînement, au dernier tiers du deuxième des six runs alpins du week-end, une spéciale de 7min30s sur 650m de D- !

Autant dire qu’il y a de la pente, que les virages s’enchaînent, qu’à cet instant les organismes ont déjà bien souffert, et que le week-end n’est pas terminé. C’est donc sous cet angle qu’élargir prend tout son sens. Damien Oton, François Bailly-Maitre et Richie Rude nous montrent en quoi…

Le premier respecte la technique académique du virage, en appui sur le pied extérieur. Mais ici, aucun à-coup, aucune brutalité. L’appui est fin, constant, étalé dans le temps. On sent chez le second, une tentation de facilité. François met du temps à placer son pied extérieur en bas. D’ailleurs, il ne s’y prête jamais vraiment. Finalement ses manivelles passent le plus clair de la courbe à l’oblique.

Le dernier exploite le concept au maximum. Si la courbe n’est pas serrée au point de nécessiter le pied extérieur en bas, à quoi bon ?! Richie Rude profite d’élargir pour passer les manivelles à l’horizontale. L’appui est alors davantage réparti sur deux jambes, plutôt qu’une. Un effort moins traumatisant.

 

 

Dimensions stratégiques

Dans les trois cas, élargir permet de rester dans le bon tempo pour l’enchaînement. En élargissant la première épingle, les trois protagonistes en sortent relativement tôt, et sur la bonne trajectoire pour élargir à nouveau l’épingle gauche qui suit.

Ce n’est pas le cas de Josh Carlson, obligé de s’employer pour se remettre dans le bon tempo. On touche ici à la définition du fameux Flow. Ou, comment être dans le bon tempo. Il n’y à qu’à voir aussi la fluidité et la facilité de Damien, François et Richie vis-à-vis de ceux qui optent pour l’intérieur. Incontestablement, élargir permet ici de de se rendre la vie plus facile. Garder un temps d’avance, plutôt qu’un de retard…

“La demi-seconde lâchée valait semble-t-il de l’or…”

C’est là toute la dimension stratégique de la pratique : moins d’une demi-seconde abandonnée, mais quelle fraîcheur sauvée ?  Richie Rude (meilleur temps de la spéciale) Damien Oton (4ème) et François Bailly-Maitre (5ème) démontrent que la différence se faisait certainement ailleurs sur cette spéciale. Alex Cure (13ème) et Josh Carlson (9ème) sont derrière au final.

Même constat à l’échelle du week-end. Richie, Damien et François terminent dans le top 5, tandis que les deux autres sont 11ème et 12ème. La demi-seconde lâchée et la fraîcheur préservée valaient semble-t-il de l’or…

 

 

Premier risque, trop en faire !

Reste qu’élargir n’est pas sans risque. En premier lieu, celui de trop en faire. Coup d’oeil sur les choix spectaculaires de Mark Scott et Fabien Barel, notamment.

Visiblement, les deux ne sont pas dans une logique de gestion. Eux cherchent des trajectoires atypiques pour faire la différence. Élargir à nouveau pour conserver plus de vitesse. Sauf qu’ici, la débauche d’énergie est forte. On sent chez Mark que la fatigue fait perdre en précision dans son geste. Et surtout, élargir partout commence à faire parcourir énormément de chemin en plus…

 

 

Second risque, ne pas tenir !

On change d’endroit pour mieux cerner le second risque impliqué par l’idée d’élargir une épingle. Nous voilà aux Portes du Mercantour, lors de la septième manche Enduro World Series 2016. Première spéciale  et premier vrai enchaînement d’épingles du week-end.

Les pilotes en sont encore, pour certains, à prendre la mesure du terrain, du grip et des conditions de course sous une météo incertaine qui a copieusement arrosé les environs jusqu’à la veille. Pas étonnant donc de voir quelques tentatives avorter…

Notamment en matière de trajectoire à l’entrée de cette épingle, où la tentation de monter en dévers dans le talus, et replonger le moment venu, est forte. Mais, c’est bien visible, l’adhérence n’est pas si évidente, et immanquablement, fait redescendre plus tôt que prévu.

La roue arrière tape l’appui et au final, l’épingle est aussi serrée… Voir plus ardue encore, qu’à l’accoutumée. On peut, d’une certaine manière, assimiler cet appui roue arrière à une sorte d’appel/contre-appel. Mais on va le voir, il n’est pas la solution la plus pertinente. D’autant qu’une fois de plus, la dépense énergétique est élevée pour un gain nul…

 

 

Troisième risque, planter !

Certains parviennent pourtant à tenir dans le dévers qui précède l’épingle. Parfois au prix d’un bel exercice d’équilibriste…

Jérome Clementz notamment, fait ici étalage du beau bagage technique qu’on lui connait, avec un bunny-up bien placé qui permet de tenir là où les précédents retombent, et un déhanché certain pour tenir les derniers centimètres du dévers.

Reste que les trois payent le même tribu. Une fois la corde passée, la vitesse supérieure et la force de l’appui, nécessaires pour tourner, mettent à mal l’équilibre et le gainage du buste. Les épaules se déportent vers l’extérieur. Un effort de plus à produire pour les ramener dans le droit chemin. L’épingle suivante arrive très (trop?) vite. Les trois se plantent un peu, sur leurs appuis, leurs freins, ou les deux.

 

 

Le secret des meilleurs

Mais alors, faut-il vraiment élargir ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?! En fait, la réponse se situe dans un espace délimité entre l’état de fraîcheur, la vitesse et la configuration des lieux. En clair : pas la peine de plonger à l’intérieur, si l’on déboule cramé, à mille à l’heure ! Pas la peine non plus d’élargir au maximum si la vitesse que l’on a, et qu’il faut avoir en sortie d’épingle, ne l’exige pas.

Il existe un lien indéfectible entre vitesse et trajectoire. Plus on va vite, plus il faut élargir, ou planter l’appui. Pas la peine d’en faire plus que nécessaire. Si l’on revient à La Thuile, et que l’on observe Jesse Melamed (très en verve avant de crever ce week-end là) et Sam Hill (2ème de la spéciale et du week-end), leur trajectoire est idéale de ce point de vue là…

On voit notamment qu’en étant sur la trajectoire la plus naturelle pour leur vitesse, les choses leur paraissent faciles. Puisqu’ils ne s’apprêtent pas à planter un monstre appui, ou ne cherchent pas à tenir plus haut que là où la gravité veut les amener, tout leur est plus facile. Les deux semblent à l’aise, et prennent des initiatives qui ne leur coûtent rien. Jesse Melamed pump magistralement entre les deux épingles. Sam Hill bunny-up un rocher puis sort le pied sans s’affoler outre mesure.

Surtout, on le voit en revenant aux Portes du Mercantour, cette logique amène naturellement à gérer la phase préalable à tout virage : le freinage ! Élargir, c’est bien, encore faut-il que l’idée ne compromette pas cette instant primordial ! À la Thuile, et plus encore ici, dans le Mercantour, freiner proprement, en ligne et à plat, avant se s’engager, vaut de gros points…

Nicolas Vouilloz (2ème du week-end), Sam Hill (vainqueur de la course) et Greg Callaghan (auteur du scratch dans cette spéciale) ont tous les trois respecté cet adage. Ils ne manquent pas pour autant d’élargir, juste ce qu’il faut en entrée pour arrondir la courbe, assurer la fluidité de leur passage et enchaîner à la bonne vitesse vers l’épingle suivante.

N’est-ce pas finalement à ça que l’on reconnait les plus grands ? Avec eux, tout parait toujours simple, et facile. Tout bonnement parce qu’ils savent, sont sûrs et appliquent l’essence même du pilotage. Du grand art, tout en finesse.

 

 

En apartée – L’autre technique

En parlant de grand art et de finesse, on ne va pas se priver de jeter un oeil à un dernier détail. Outre le choix de la trajectoire, la gestuelle a aussi son mot à dire en matière d’épingle ultra-serrée. On le voit dans la suite de l’enchaînement aux Portes du Mercantour…

Thomas Lapeyrie fait un festival de pivot roue avant / décalé roue arrière. Nose turn pour les anglos-saxons. C’est beau, et il faut bien avouer que pour le coup, ça lui permet de rester dans le rythme. On le voit en sortie d’épingle à ses genoux qui équilibrent et ses épaules qui balancent, sa grande taille met son gainage à mal dans cette section. Merci la technique 😉

Chez les autres, la débauche est moindre, mais le principe est le même. Il est mis à profit juste ce qu’il faut pour fluidifier le mouvement. Instaurer la dynamique nécessaire pour rester en mouvement et se sortir au plus vite de ce qui peut vite tourner au guet-apens. La roue ne décolle pas forcément beaucoup. Parfois même, à peine… Juste ce qu’il faut !

 

 

L’avantage d’une telle conclusion…

Une fois n’est pas coutume, on boucle l’Analyse Vidéo sur une mise en perspective. Depuis les premières lignes de ce sujet, on entend les détracteurs du VTT se délecter ou pestiférer, c’est selon, sur les propos techniques et passionnés tenus ici. On entend, ceux qui disent que notre pratique adorée peut détériorer les chemins.

Mais comme les troupeaux d’antan ont façonné les traces à l’époque, les usagers de nos jours perpétuent le principe selon lequel la trace se forme, s’entretient et évolue en fonction de l’usager. Pas étonnant donc, que de nos jours, certains chemins qui restent ouverts parce que les VTTistes s’y aventurent, prennent la forme que nos trajectoires modulent.

“Less is more, peace !”

En l’occurrence, on ne fait pas ici l’apologie du boulet qui coupe une épingle, attire les autres comme des moutons et créer, à force, une ligne de plus forte pente que la pluie se fait un plaisir de raviner. On n’incite pas non plus tout le monde à monter le plus haut possible dans les talus pour élargir une épingle.

On démontre simplement, de manière précise et argumentée pourquoi, si chacun s’applique à piloter en fonction de ses propres capacités et dans les règles de l’art, nos chemins et nos contemporains s’en porteront tout aussi bien. La majeure partie finalement dans la trace, les quelques meilleurs de la planète juste au dessus, et les virages ancestraux les moins adaptés à notre pratique juste ce qu’il faut d’élargis, sans autre forme d’intégrisme inutile. Less is more, peace ! 😉

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