EWS 2016 de Cerro Catedral : Analyse – Entre les chiffres

entreleschiffres-une-02Pour le deuxième week-end d’affilée, la Coupe du Monde d’Enduro a livré bataille en terres lointaines, celles du continent Sud-Américain. Et pourtant, entre les caprices du terrain et un format plus alpin, l’ordre et la méthode établis lors de la course inaugurale ont été, au moins partiellement, mis à mal. Retour “entre les chiffres” d’un week-end EWS 2016 de Cerro Catedral, sur fond d’éternelle rivalité entre descendeurs et enduristes…

Photo : Enduro World Series

 

 

 

Format de la course

 

On l’exposait en préambule de cette seconde étape EWS 2016 de Cerro Catedral, le parcours revêtait un caractère plus alpin. Un caractère notamment confirmé par la pente moyenne des spéciales : trois d’entre elles dépassent les 200m de D- par kilomètre, là où la moyenne était à 130m à peine la semaine passée sur la côte de Corral. Pente, terrain meuble et temps sec expliquent donc pourquoi le sol s’est tellement creusé à force des passages et des appuis de pilotes totalement engagés dans la bataille. Mais c’est aussi et surtout l’occasion de caractériser différents formats.

Les spéciales 1, 3, 4 et 6 se déroulant sur les pentes abruptes du Cerro Catedral sont clairement identifiables : pente importante et durée autour et au delà des 5 minutes ont tout pour qualifier ces runs d’alpins. D’autant plus lorsque l’on sait que certains sommets de spéciales partaient sur le peu de cailloux rencontré ce week-end, et que l’accès aux spéciales 3 et 6 s’effectuait en partie via télécabine.

La spéciale 2 fait partie de ce que l’on peut appeler une spéciale courte : un petit kilomètre pour 2min15s à peine, deux à trois fois plus courtes que les autres. Pente et vitesse dans la moyenne confirment cependant qu’il s’agit d’un run où le pilotage et l’engagement total ont la part belle… Mais où, en terme de rythme, l’erreur se paie cash, et la victoire n’apporte pas un écart de temps substantiel.

Plusieurs images du week-end ont circulé au sujet des changements de pneumatiques et d’amortisseur entre la spéciale 4 et la spéciale 5. Cette dernière justement : plate, longue et rapide, justifie ces choix stratégiques. Un format qui donne une idée des efforts consentis : régulièrement en prise et au train à la pédale, où le moindre défaut de vitesse se paie cash par un écart impossible à rattraper. On sait même par l’intermédiaire de Nicolas Filippi, de l’autre côté des rubalises,  que la spéciale comptait près d’une minute à la montée, ce qui explique cette faible pente moyenne, au final. 

Du court, du long, du pentu, du plat, sur le papier, un format varié susceptible de laisser différentes qualités s’exprimées… Mais lesquels ont donc eu le dernier mot ?  

 

 

Les profils du Top 10

 

À Cerro Catedral ce week-end, de nouveaux noms sont apparus au sein du Top 10 Enduro World Serie : Lewis Buchanan, Toni Ferreiro et Robin Wallner n’avaient encore jamais signé de performance à ce niveau en Enduro. Tous trois sont des descendeurs de formation. Tout comme Richie Rude (Champion du Monde Junior en 2013) et Sam Blenkisop, habitué des Coupes du Monde. À y regarder de plus près, pas étonnant donc de constater qu’un pilote sur deux soit descendeur.

Nicolas Filippi n’a eu de cesse d’y faire allusion « de l’autre côté de la rubalise » : Sur un terrain si mou, fuyant, parfois aléatoire, la maitrise et l’engagement du haut du corps est essentiel. Des qualités que seule la Descente VTT pousse à un tel paroxysme. Gainage, équilibre, stabilisation et coordination du tronc ont donc bien joué un rôle prépondérant sur ces terres argentines. Ils ont permis aux descendeurs les plus talentueux – Blenkisop et Ferreiro cette fois-ci – de se hisser en haut de classement, et à certains autres – Buchanan qui débute en Enduro, et Wallner – de s’inviter pour la première fois dans les dix.

 

 

Évolution du classement

 

En prêtant attention à l’évolution du classement général chez les vingt premiers, l’adéquation entre parcours alpins et pilotes descendeurs saute aux yeux. Sam Blenkinsop notamment, a démontré son talent dès la première spéciale, à son avantage, avant d’avoir quelques difficultés à enchaîner sur la suite de la journée. Ce n’est que le lendemain, dès le premier run du jour à nouveau pour lui plaire, qu’il a remis les pendules à l’heure.

Même évidence pour Tony Ferreiro : la pente et la vitesse lui vont clairement mieux que le plat et la relance au train de la spéciale 5, où il a dégringolé du quatrième au septième rang l’espace d’un temps… Celui de faire du jus dans la cabine qui l’a hissé au départ de la dernière spéciale du week-end, où il s’est à nouveau lâché.

Des remontées mécaniques susceptibles de se refaire une santé salvatrice : un atout dont Robin Wallner, Lewis Buchanan et Yoann Barelli (lui aussi descendeur de formation) ont su tirer parti : Yoann le premier jour, Lewis et Robin sur les deux journées.

Et les purs enduristes dans tout ça ? Il faut se pencher sur l’impact de la spéciale 5 plate et rapide pour trouver trace de leur performances. Jérôme Clementz bondi momentanément de la septième à la quatrième place. Damien Oton entre dans le Top 10. François Bailly-Maitre – crosseur d’origine, bien devenu enduriste depuis – connait son point culminant du week-end à la huitième place. 

Pour ces gars, un week-end long, où il fallait prendre son mal en patience et faire parler la poudre le deuxième jour. Presque un comble pour un enduriste dont c’est sensé, avec le pilotage justement, être une des qualités premières.

Mais, on le sait, certaines spéciales plates et pédalantes des années précédentes – où la course s’est parfois jouée – ont poussé l’ensemble du plateau des enduristes pro à travailler leur foncier et leur puissance au pédalage. Un travail qui a payé la semaine passée, et qui paiera au fur et à mesure de la saison qui passe…

Pourtant, même avec quelques belles performances de leur part, d’autres ont connu des difficultés. Trop entamés pour se lâcher. Trop usé pour s’exprimer. Nicolas Filippi l’a rapporté : de l’autre côté de la rubalise, certains ne semblaient déjà trop cramés et le constat est amère. Qu’en aurait-il été avec cette spéciale placée à un autre moment du week-end ? C’est bien là, entre autre, une réflexion essentielle qui, d’un point de vue sportif, participe au visage de la course… 

 

 

Évolution des écarts

 

Une fois de plus, Richie Rude a contrôlé la course de main de maître. Performant d’entrée de jeu, l’Américain n’a jamais été inquiété par la suite. Si l’on met de coté le dernier run du week-end qu’il a nécessairement contrôlé, peu ont été en mesure de lui reprendre du temps.

Comme la semaine passée, seul Martin Maes s’est montré en mesure de lui offrir la concurrence dont a besoin un grand champion. Mais accusant un débourre de 4,5s dès la première spéciale, il lui aurait fallu être capable de faire jeu égal dès le début pour espérer faire douter Richie. Au lieu de ça, le pilote Yeti n’a pas raté le rendez-vous de la spéciale 5 pour sceller sa domination.

 

 

Question de rythme

Au premier abord, ce graphique – représentant les écarts, spéciale par spéciale, exprimé en pourcentage du meilleur temps – parait confus. Il est pourtant révélateur de l’analyse portée jusque là. En cliquant sur la courbe d’un pilote pour l’isoler, tout devient très clair.

 

Le fait que Richie Rude ait été fort d’entrée de jeu, avant de porter le coup de grâce dans la spéciale 5 notamment.

Le fait que Sam Blenkinsop ait été performant dans la pente des spéciales 1, 4 et 6 aussi. Qu’en aurait-il été du classement s’il avait eu la régularité d’un enduriste. Il lui a fallu une journée pour régler la mire. Heureusement pour les autres…

Même constat pour Tony Ferreiro, dont la courbe également en dents de scie démontre les limites des descendeurs, parfois dans le coup, parfois moins. One shot, but what a shot ! Quand il tire, il marque… Les esprits, et les classements, en partie.

Il suffit de regarder les courbes de Jérôme Clementz et Martin Maes pour figurer ce qu’est le rythme d’un enduriste à l’échelle d’un week-end. Plus constant, essayant même de progresser au cours du week-end, malgré les différences de format de spéciale, la fatigue qui s’accumule et le nombre incalculable de paramètres perturbateurs qui pourrait détourner l’athlète de sa tache.

C’est d’ailleurs l’occasion de parler de Nicolas Lau. Car finalement, il est parmi les enduristes à avoir tiré le mieux son épingle du jeu. Très certainement pour une bonne raison : le Vosgien n’a peut-être pas la solidité du haut du corps des descendeurs, mais on a déjà eu l’occasion de mettre en évidence ses grandes qualité de funambule à l’analyse vidéo. Des qualités qui ont très certainement joué sur ce terrain si fuyant. De quoi lui permettre de tenir une courbe mêlant les deux profils : du descendeur le premier jour, de l’enduriste le second.  

 

 

Qu’en conclure ?

 

Richie Rude et Martin Maes, les deux seuls à tenir la distance et le rythme tout au long d’un second week-end de compétition de rang, au point de noircir l’ensemble de leurs cases. Wallner, Ferreiro, Blenkinsop… Des descendeurs qui ont fort logiquement un tableau des places en spéciale clairsemé de cases ou très claires, ou très foncées, en fonction des spéciales. Clementz et Oton, deux des enduristes les plus déterminés du plateau : malins, stratèges et orgueilleux au point de savoir traverser la tempête du premiers jours et livrer bataille jusqu’au bout !

Différents profils et différentes stratégies qui se sont exprimés tant que possible pour livrer bataille tout au long d’un week-end. De spéciales très descendantes à spéciales courtes ou plates particulièrement, un contraste particulièrement usant tant physiquement que nerveusement pour les pilotes. D’autant plus sur ce terrain particulièrement chaotique. Chacun a joué de ses armes quand il a pu. Du moins, tant que l’état de fraîcheur permettait de suivre le plan de course qui trottait forcément dans un coin de chaque tête. Nul doute donc qu’avec un peu d’humidité au sol pour figer cette poussière et offrir des appuis tous autres, la donne aurait été différente, et le format de course non loin de la perfection pour une bataille plus serrée et ouverte encore.

Les plus réguliers devant, les plus talentueux ensuite, les plus malins au contact. Tel est l’ordre auquel le terrain et le format du week-end ont abouti. Un ordre différent du week-end dernier, et très certainement du prochain, mi-mai, sur la petite colline de Wicklow, en Irlande. Mais n’est-ce pas justement là aussi la particularité de la discipline Enduro ?!

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